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Lundi 6 mars 2006

  Tant de choses aujourd’hui que j’ai l’impression d’avoir vécu une double journée. Dès le matin après avoir embarqué dans la voiture de Toda avec Yoko, on s’élance vers la ville de Fukui. Ce simple voyage se transforme en tournage lorsque l’on s’arrête au bord de la mer pour tourner quelques scènes. Jusqu’ici les scènes n’avaient nécessité que très peu de jeu voire pas du tout mais aujourd’hui cela devient plus complexe. Comme je ne suis pas vraiment acteur, pour citer Simon Jérémy, je ne sais pas quels trucs ils utilisent pour rentrer dans leur personnage. Tout ce que je sais est qu’en écrivant mon personnage, ainsi que tout le scénario, j’écoutais des morceaux de piano précédemment cités. J’ai donc remplit mon lecteur MP3 de ces dits morceaux et les écoutes entre deux prises pour rentrer dans le personnage et ça marche assez bien. Sans doute me faudra-t-il plus d’exercice pour rentrer totalement dans le rôle. 

  La route reprise on passe par la grande plaine où a eut lieu la dantesque bataille de Sekigahara au pied de la montagne Ibuki. Pour ceux qui ne le sauraient pas, cette bataille confrontant deux galvanisations de daimyos et de leurs armées, a vu au bout de 24 heures de luttes sanglantes la victoire du clan Tokugawa qui régna par la suite durant près de trois siècles sur le Japon et en fermèrent les portes au reste du monde. Je m’imagine des milliers de samouraïs combattant dans la plaine, dans les forêts et les montagnes avoisinantes, leur sang tapissant le sol et les arbres en un tableau monochrome. Toda m’apprend également que cette région que nous traversons, était du temps d’Edo, le lieu principal où l’on fabriquait des katanas. Aujourd’hui cela reste encore un lieu fameux pour la confection des couteaux et des katanas de collection. Mais surtout cette région est connue pour la construction de structure de lunettes. C’est ici que 80% de la production mondiale de lunettes est faites. Le design est crée ailleurs, mais la translation du monde des idées au monde concret se fait ici. 

  A peine arrivé à Fukui on se rend chez Monsieur Okayama qui non seulement joue un rôle important dans le film, mais nous prête également sa propriété ainsi que sa voiture pour le tournage. Toda n’a cessé de me répéter que Okayama San est un Okanemochi, ce qui veut dire qu’il a vraiment beaucoup d’argent. Et à la vue de la maison, il est vrai qu’elle est extraordinaire. Mais à la vue du bonhomme, impossible de s’en douter. Vêtu très simplement, à la fois gentil et ouvert, sans aucune prétention, on ne peut pas se douter de la fortune qui se cache derrière son sourire chaleureux. Mais ce qui me ravi le plus, est qu’une des pièces de sa maison est presque en tout point semblable à celle que j’avais imaginé en écrivant le scénario. Sans compter plein d’autres détails non prévus mais qui feront des merveilles à l’écran. 

  Nouvel hôtel. J’attends avec impatience de savoir si ma chambre sera côte à côte avec celle de Yoko. Non pas pour lui rendre une visite nocturne, mais parce l’on va utiliser ce même hôtel dans le film et que la chambre de mon personnage et celui de son personnage doivent être proches. Finalement sa chambre est juste en face de la mienne et c’est encore mieux que si elle avait été à côté. En cas de doute, Toda est dans la chambre à côté de moi et on peut tout aussi bien utiliser sa chambre. Voilà qui est parfait ! 

  Après le dîner du soir un brin tôt, on retrouve au Cinéma Métro où travaille Yamada Shoji, présent dans tous les derniers films de Toda et également acteur dans notre film, une quinzaine de personnes. Devant attendre la fin de la projection du film projeté au public, la Grande Evason , afin de pouvoir tourner à l’intérieur du cinéma, je discute pendant près de trois heures avec toute une horde de japonais très éclectiques. J’y rencontre le parfait stéréotype de l’otaku, avec de touts petits yeux réfugiés derrière des lunettes, une petite moustache à moitié imberbe, une élocution laissant à désirer, me parlant rapidement de dessin-animé tel que Gundam, Evangelion ou Goldorak. Un autre que je ne nommerais pour son intimité m’explique qu’il est en liberté conditionnelle. Pourquoi ? Je n’ose pas lui demander. Cela ne me regarde pas. Si un jour il souhaite me le raconter tant mieux, sinon en attendant il est très sympathique et j’aime sa personnalité mêlant extravagance et timidité. Je discute également beaucoup avec Okayama San qui nous a rejoint. Ce vieil homme de 67 ans est vraiment très intéressant, mais comme me l’a expliqué Toda, c’est un cœur solitaire, que la richesse a du rendre encore plus isolé… Au sein de cette ambiance générale et de toutes ces rencontres, je comprends définitivement que je veux habiter au Japon. Je ne peux plus faire machine arrière. Mon avenir est ici, ou du moins une certaine partie et je ne peux ni ne veux faire autrement. Au risque de me répéter, je suis ici chez moi ! 

  Le film est enfin fini. C’est notre tour d’entrer en scène. La scène de ce soir est assez difficile à jouer et il y a tant de monde pour me voir jouer que c’est trop pour m’en soucier. Je me concentre donc uniquement sur ce que j’ai à faire. Alors que je me fais étrangler, que je me débat pour survivre et que je pointe mon pistolet sur le salaud qui m’a agressé, un sentiment jamais éprouvé jusqu’alors se produit. Pendant un court laps de temps Guillaume a totalement disparu de la surface du globe. Je ne suis plus que Pierre, furieux face à cet homme qui a tenté de me tuer et que je souhaite tuer en retour. Le sentiment est incroyable est encore un peu trop vif pour en parler, mais il me faut presque une demi-heure pour en redescendre une fois le tournage achevé. 

  Le scénario nécessitant des changements pour cause de non faisabilité, je quitte tout le monde et part errer dans les rues, mon walkman dans les oreilles. Les idées affluent, je retrouve finalement quelques membres dînant plus que tardivement dans un restau chinois mais j’ai du mal à me mêler à tout le monde alors qu’avant c’était si facile. J’ai le cul entre deux personnages et je ne peux abandonner ni l’un ni l’autre car tous les deux me sont essentiels pour ce projet. J’accommode Pierre et Guillaume comme je le peux et rentre finalement à 1h du matin. Bonne journée !

par Guillaume Tauveron publié dans : Documentaire live
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