Presque chaque jour je pars courir entre une et deux heures dans les rues de Tôkyô. Chaque fois je choisis une rue différente, et comme en générale elles sont toutes droites sur des kilomètres, je la suis jusqu'à ce que je sente qu'il soit temps de faire demi-tour pour cause de guiboles en bout de course alors qu'elles n'en sont qu'à la moitié. 
Grâce à cette petite bestiole, merveille de la miniaturisation japonaise, je peux prendre des photos de bonne qualité n'importe où et n'importe quand. Je l'ai toujours avec moi. Je mélange donc le plaisir du sport et celui de la photographie, et il faut avouer qu'ils se marrient assez bien ensembles. Et cela m'est d'une grande utilité car dans mes vagabondages je découvre plein de petites merveilles au coin des rues. Comme ce petit temple paisible en pleine ville.
Les villes du Japon regorgent de milliers de ces petits havres traditionnels de tranquillité. Qu'on les cherche ou pas, on finit toujours pas en trouver et cela démontre l'immense respect du Japon pour sa culture et ses origines, que même une extrême urbanisation ne peut ni effacer, ni remplacer.

L'autre raison de ces courses quotidiennes est d'observer le monde japonais. Bien sûr certains me diraient que je dois pas voir grand chose en courant et que je ferais mieux de m'asseoir et d'observer tranquillement et à ceux-là je leur dirais de pas se faire un cuire un oeuf avant de manger des sukiyakis. Car vu que je bouge beaucoup, je croise beaucoup de gens, je vais dans plein de quartiers différents et j'observe attentivement mais discrètement la moindre personne que je croise, allant du chauffeur de taxi, au vieil agent de la circulation, à la mère de famille, aux écoliers... J'emmagasine mentalement toutes les informations que je peux déceler en si peu de temps et les combine à celles déjà acquises.
Ce qui m'a frappé le plus à force de courir dans des rues éternellement droites, croisant des dizaines de rues et de toutes parfaitement perpendiculaires est l'extrême perfection et le soucis d'harmonie recherché. De même en observant les gens, tout le monde possède un sourire, est très poli. Le service est rapide et efficace, on trouve de tout, n'importe où, n'importe quand. Soudain cet excès de perfection m'a brûtalement frappé et j'ai alors compris les excès inverses du Japon que ce soit dans l'art, les attitudes vestimentaires... Il y a quelque chose d'un peu oppressant finalement. Toute cette propreté et ces choses bien faites sont apaisantes et rassurantes d'un certain côté, et quand on connaît la qualité du service français et les sourires vers les pieds de la plupart des vendeurs, on est reconnaissant au Japon d'élever si bien son petit monde, mais d'un autre côté cela pousse à une certaine anarchie et à un désir de désordre. Je me suis même surpris à apprécier qu'une serveuse fasse la gueule plutôt qu'elle me sorte la même senpiternelle phrase sur l'exacte tonalité partagée avec des millions d'autres. De l'ordre naît le chaos. Les films extrêmes de Miike sont là pour le prouver, comme des oeuvres telles que Battle Royale ou les livres de Murakami Ryu, le Japon est trop propret, trop poli, tout le monde trop bien aligné, et seuls les excès permettent de se faire remarquer ou de se déstresser.
Il est d'autant plus difficile pour les jeunes d'aujourd'hui de trouver leur équilibre dans ce conflit intérieur puisqu'ils n'ont pas hérité de la philosophie qui accompagne cette recherche d'harmonie et venant principalement du Zen et du Bouddhisme. Si cette rigidité convenait à leurs parents cela n'est pas leur cas. Ils ont l'esprit japonais, ça c'est indéniable bien que je ne puisse pas le définir, mais ils sont aussi mondialiés, américanisés, et s'intéressent autant à Basho ou Hiroshige qu'à la politique, ce qui veut dire rien du tout car au Japon on ne s'intéresse pas à la politique. On peut les comprendre puisque le même parti gouverne depuis plus de cinquante ans et qui plus est, ils n'ont pas hérité d'un passé politique comme les pays de l'Europe. L'intérêt politique et ses luttes ne représentent quasiment rien dans l'histoire du Japon. La constitution et beaucoup de lois leur ayant été imposés par les Etats-Unis on est loin des luttes des classes et des débats d'idées. Mais je me perds... Toujours est-il que ce nouveau monde japonais, remplit de bruit et de couleurs tout en recherchant la discrétion est assez déroutant, et l'on comprend que la jeunesse ait du mal à trouver ses repères.
Je vais clore cet article en disant simplement qu'il y a encore beaucoup à dire et à observer pour comprendre le Japon... En attendant, je vous invite à vous rendre sur le lien suivant où je mettrais régulièrement mes photos du Japon :
http://www.guillaumetauveron.com/Images/Photos-voyage-Japon2.htm
Et je rajoute cet autre lien qui sont des photos de mon précédent voyage :
http://www.guillaumetauveron.com/Images/Photos-japon-noir-et-blanc.htm
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