5h30. Le réveil sonne. Il peut toujours faire la malin avec ses bips superficiels car, enthousiasme mêlé de stress oblige, je suis déjà réveillé depuis belle lurette. Et quoi de mieux au saut du lit que de faire un peu de muscu ? J’attrape donc la plus grosse valise, celle de 30 kg, et m’amuse bien malgré moi à la descendre six étages plus bas, sans ascenseurs évidement. Je m’étais déjà amusé deux jours auparavant à les monter au sixième où habite l’amie qui nous logeait sur Paris, j’aurais bien du me douter que cela ne se serait pas arrêté là. Et puis il faut dire que c’est des étages qui ont de l’envergure. Chacun séparés par un escalier en colimaçon grimpant à pic, ils trônaient avec défiance et un certain amusement de voir mes lombaires s’effriter au fil des marches. Mais comme j’ai ma fierté je fais le gars qui ne souffre pas et passe devant leur pauvres numéros crasseux avec mépris. Le jeu enfin fini, faut que je remonte au sixième étage chercher la seconde valise, celle qui fait juste 22 kilos. Je monte au pas de course du tout, empoigne la valise et ma femme avec, dit au revoir à notre amie et c’est parti.
Quelques vertèbres déplacées plus loin après avoir monté et descendu les valises au gré des escaliers du métro parisien qui doit être le paradis pour les handicapés masochistes, enfin l’aéroport Charles de Gaulle. Le nom me dit quelque chose… sans doute un ancien de la star ac’. Arrivés deux heures et demi avant l’embarcation et étant les premiers, je demande à ce que l’on soit placé dans l’avion sur le côté et surtout aux rares places où il n’y a que deux sièges au lieu de trois, nous offrant ainsi une plus grande tranquillité. Comme on est les premiers, pas de problèmes.
Le premier vol qui nous emmène prendre notre correspondance à Rome est effectué par Air France. Je remarque que nous sommes trois côte à côte mais cela est normal puisque ce n’est qu’un petit avion faisant le transit entre Paris et Rome, et ma demande « capricieuse » ne prendra effet que sur le gros modèle qui nous emmènera de Rome à Tokyo.
J’attends avec impatience le moment où l’avion va s’élancer. J’adore la sensation de cette poussée gigantesque qui nous cloue en arrière tout en nous propulsant en avant. C’est le même sentiment de puissance et de lâcher prise que celui ressenti durant un sprint, ou celui de tout lâcher subitement pour s’envoler au Japon pour y réaliser un film à peine à moitié écrit. L’envol ne me déçoit pas, fulgurant, m’assommant à moitié, me ravissant complètement.

Des sentiments plus matérialistes m’assaillent soudain car cela fait tout de même 5 heures que je suis debout à faire le sketch de la valise, avec ou sans spectateurs, et je n’ai toujours rien avalé à part un demi pain au chocolat payé à un prix plus que malhonnête à la boulangerie de Paul de l’aéroport, et mon estomac crie FA MI NE, tout en se demandant ce que peut bien être cette dernière note. Mais nous sommes avec Air France et je ne doute pas de recevoir un bon petit dej à la française. Comme quoi la confiance aveugle en nos compatriotes nous aveugle. En guise de boisson une ridicule canette de 15cl de jus d’orange, affublé de deux pauvres gâteaux secs que ces charognards avaient du aller piquer dans la boite à gâteaux de mon arrière grand-mère maintenant décédée pour le meilleur de son entourage.
J’aspire ce petit déjeuner et m’inquiète d’une amnésie passagère tant je n’ai aucun souvenir d’avoir ingurgité quoique ce soit, puis prend mon mal en patience en prenant des photos par le hublot avec une certaine admiration jalouse pour le paysage qui défile en-dessous de moi et découvrant que les Alpes c’est quand même vachement grand.

Un atterrissage réussi plus loin, je tombe amoureux d’une sœur italienne borgne et décide d’immortaliser sa prestance digne du sœur Marie-Thérèse des Batignoles.

A peine une heure d’attente avant de prendre l’autre avion, cette fois-ci de la compagnie Alitalia. En guise de place à deux sur une des rangées du bord au fond de l’avion comme stipulé ci-dessus, on se retrouve vers l’avant, en pleine rangée du milieu (adieu hublot de mes premiers émois aérotiques) avec un japonais bien portant comme voisin. A l’instar des nombreux oiseaux dont nous nous apprêtons à violer fièrement le territoire, de nombreux noms de leurs espèces volent à travers la cabine avant de s’écraser platement devant l’inutilité d’un tel envol. Mais la bonne et étonnante surprise est que l’avion est plus qu’au ¾ vide et finalement chaque passager possède 3 sièges pour lui seul, ce qui sera un grand avantage pour dormir. Notre voisin a même la bonne initiative d’aller se chercher fauteuil ailleurs et nous l’en remercions.
Nouvelle poussée, nouvelle érection mentale, nouvelle attente du repas. Il y a le choix entre repas italien et repas japonais. On décide de prendre chacun un plat différent afin de partager. Quel que soit le choix effectué il aurait été difficile d’envier à l’autre son repas et il aurait été malpoli de le partager car comment donner à autrui ce que l’on ne veut pas soi même ? J’avais été habitué jusqu’ici à voler avec British Airways dont ont m’avait dit le plus grand mal de leur nourriture, alors que personnellement j’avais pris un pied ingénue à manger leurs maigres plateaux-repas, et m’attendait donc à un bon repas de la part d’Alitalia. En cas de doute sur les définitions des mots insipides et étonnamment mauvais il serait utile d’avoir, à défaut d’un dictionnaire, un plateau repas Alitalia dont la justesse de la définition sans aucune parole pourraient s’avérer du plus poétique. En attendant, mon poil commençait à se hérisser. Trois verres de vin le lissèrent à rebrousse-poil et je décidais de finir de déconnecter mon cerveau définitivement avec un film. Vu le choix de films, pas vraiment de choix, et ce fut Cindarella Man de Ron Howard qui fut doublement le grand gagnant.

Je vous passe le détail sur le reste, et sur le plateau repas du petit déjeuner dont il resta beaucoup de restes également, pour me contenter de vous expliquer un petit détail administratif. Il en va peut-être de même pour tous les autres pays, mais comme je n’ai voyagé jusqu’ici que dans deux pays : le Japon et
la Suisse (si, si, c’est un pays !) je n’en sais pas plus. Toujours est-il qu’il faut pour tout étranger remplir un tout petit formulaire présentant son identité et le but de sa visite. Comme tout truc administratif c’est chiant mais il faut le faire. Le plus amusant reste tout de même le moment où l’on arrive au service de l’immigration et que l’on vous dit que le formulaire est trop vieux et qu’il vous faut en remplir un autre qui est en tout point pareil si ce n’est un centimètre de marge en moins. Je perds donc dix minutes à recopier ce pour quoi j’avais déjà perdu dix minutes dans l’avion, et je peux enfin aller récupérer mes valises et entrer véritablement au Japon.

Comme cela me manquait, je recommence le sketch de la valise, enfin des valises, me tape trois heures de train et de métro pour enfin arriver au Home Sweet Home de mes beaux-parents. Il est 13h45 au Japon, soit 5h45 en France. Après vingt-quatre heures de voyage anti-gastronomiques les Dieux japonais me récompensent par une plâtrée comme on en fait plus de curry japonais. Et tandis que je déguste ce plat, la fatigue et l’énervement redescendent enfin, je pense aux combinis, aux sushis, aux jolies japonaises et à leurs tenues vestimentaires singulières, à la douce clarté du soleil passé midi, aux petits ruelles aussi étroites qu’illuminées par les néons des restaurants qui s’entassent sur plus de dix étages, aux croissement des corbeaux… Ça y est. Je suis enfin rentré chez moi.