6h. Putain me voilà déjà debout encore prêt à aller faire le mariol. Le programme d'aujourd'hui est une randonnée en montagne avec deux amis du club des Crazy 88. En fait ils sont que quatre membres dans ce club, enfin cinq avec moi, mais je suis un membre honoraire qui me pointe quand ça me chante et surtout quand il n'y a pas 10 000 kilomètres qui nous séparent. C'est une bande de dingues qui chaque année se tape une course de 78 km en montagne et qui dure environ une vingtaine d'heure, courant de nuit avec des lampes vissées sur le front en espérant ne pas rater le prochain tournant. Pour les présenter rapidement, il y a tout d'abord Taguchi, qui est le leader puisque le plus âgé. C'est un maniaque de l'équipement et il dispose toujours de tous les gadgets derniers cris. Il y a ensuite Yoshimura, mais qu'ils appellent Yojimura, car il a souffert il y a quelques années d'une crise d'hémorroïde et malheureusement tout le monde l'a su, grâce à Taguchi qui est un petit blagueur, et comme hémorroïde se dit « ji » en anglais ils ne l'ont pas épargné. Après il y a Nishio qui est le marrant de la bande et qui est toujours de bonne humeur. Il m'a raconté la semaine dernière, qu'une fois où il s'était complètement bourré avec ses collègues, il avait grimpé sur la très célèbre statue d'Hachiko à Shibuya. Des photos ont été prises et j?essaie de me les faire envoyer. Enfin le dernier, Nagasaki, comme la ville tristement célèbre, qui est le plus jeune et le plus timide mais qui est très sympathique. Mais aujourd'hui je ne retrouverais que Taguchi et Nagasaki.

6h30 je décolle de la maison, j'achète un « Free Pass » pour Tanzawa et prend la ligne Odakyu (je vous donne tous les détails pour que vous puissiez à votre faire cette superbe randonnée) jusqu'à la station de Shibusawa où je retrouve Taguchi et Nagasaki (de son prénom Kenbo qui sera plus court à utiliser). 10 minutes de bus supplémentaires nous emmènent au départ de la randonnée qui ne fait que 7 km, mais avec 1km 200 de dénivelé, j'aime autant vous dire que les guiboles en ont prit leur compte. Enfin bon c'est donc parti pour la grimpette. Ça grimpe sec et cela en sera toujours ainsi. On discute. Moi comprenant un tiers des phrases en me vantant, et un quart pour être presque honnête. On a un peu chaud avec toutes nos épaisseurs, mais comme on va grimper à 1500m d'altitude et que l'on est en hiver, on sera bien content de cet équipement une fois en haut. Au détour d'chemin, on croise un espèce de dingue avec un minuscule short violet et des cuisses de gorille qui descend en sens inverse. On rigole et on avance.
Quelques mètres plus loin, on arrive à une espèce de minuscule échoppe en bois où l'on peut se ravitailler en boissons. J'ai un peu crapahuté dans les montagnes japonaises, et j'ai toujours trouvé de ces échoppes dans les coins les plus reculés, mêmes hauts en altitude. Comment ils peuvent gagner leur vie, et comment ils se ravitaillent c'est un mystère. J'ai la réponse à ma première question en achetant une bouteille d'eau trois fois son prix normal. La réponse à la seconde question, je ne l'aurais qu'une fois au sommet, donc je ne dis rien pour le moment.
Et peu après commence la montée des marches. Comme c'est un chemin très pratiqué pour cause de vue extatique une fois au sommet, une grande partie du chemin a été constituée avec des marches, qui sont en fait de simples rondins de bois. Je ne les ai pas compté mais il y en a largement plus de deux mille. Aucun entraînement dans une salle de muscu ne peut rivaliser avec le travail que mes cuisses et fessiers ont effectué et je les sens encore vivement à l'heure où j'écris. Au départ ça me fait rigoler de monter ces marches mais j'apprends très vite à en avoir la nausée à la moindre vue. Toutefois, la vue sur le mont Fuji qui est de plus en plus magnifique diminue la grande partie du côté astreignant.

En plus des echoppes-étapes, et des escaliers, les japonais ont encore inventé un moyen de lier la promenade en nature à la civilisation mais je dois avouer qu'il s'agit d'une très bonne idée. Ils ont disséminé environ tous les cinq cent mètres, un petit panneau avec un nombre à chaque fois différent et un numéro de téléphone. Comme ça en cas de malaise où d'accident, il suffit de se traîner jusqu'au premier panneau, de composer le numéro écrit dessus (encore faut-il avoir un portable) et de dire au secours le nombre affiché sur le panneau, qui leur servira de point de repère pour venir le sauver. Après il faudra que le gars prenne son mal en patience, car ni hélico ni voiture ne pourront accéder à ces petits chemins sous les bois, mais c'est toujours mieux que d'attendre en se demandant si quelqu'un va venir.
Ah oui, un truc que j'ai zappé. Avant de commencer la grimpette on m'a appris des règles importantes à observer. Tout d'abord ceux qui descendent s'arrêtent pour laisser la place à ceux qui montent, histoire de ne pas foirer leur élan. Ensuite quand on croise quelqu'un on doit se dire bonjour. Sauf que le Japon est féru de raccourcis, et j'y consacrerais un article entier tant c'est intéressant, histoire de gagner du temps. Donc au lieu de dire ohayo gozaimasu, qui est sommes toutes assez long je vous l'accorde, on prononce une espèce de son qui n'y ressemble quasiment pas et qui donne une sorte de « eusse ». Si vous vous promenez et que vous entendez des sifflements persistants au loin, ce n'est ni une attaque de serpents ni la résurrection de Voldemort, mais simplement des randonneurs japonais qui se croisent.
Un peu plus haut, je croise un japonais qui m'aborde, non sexuellement, pour me demander d'où je viens. Je lui réponds de France, bien évidemment. Il me demande de quelle ville et je lui réponds que c'est une petite ville persuadé qu'il ne connaîtra pas Clermont-Ferrand. Il me cite une chiée de villes sans trouver, puis je lui balance le nom style : « tu vois tu connais pas ». Et là il me parle de la première croisade catholique qui était parti de Clermont-Ferrand au 11è siècle. Ce qui me flingue d'autant plus est qu'un autre japonais m'avait fait exactement le même coup la veille. Ce n'est pourtant pas une donnée particulièrement célèbre. Moi je le savais par hasard parce que mon frère avait regardé un documentaire sur les croisades et m'avait fait part de cette donnée mais que deux japonais sans aucune relation l'un avec l'autre connaissent ce détail me rend respectueux et admiratif.
A force de grimper, on fini par rencontrer un peu de neige, puis de plus en plus. J'ai toujours tendance à me foutre de la gueule (mentalement) de Taguchi et de ses divers gadgets, mais à chaque fois je dois accepter leur utilité. J'avais déjà croisé par le passé des randonneurs qui s'aidaient pour marcher avec une sorte de bâtons de ski, et je m'étais dit « regarde-moi ces cons là, ils ont même pas remarqués qu'ils ont paumés leurs skis » mais quand Taguchi m'a prêté un de ces fameux bâtons, et que cela m'a évité de me glander lamentablement dans une descente abrupte totalement givrée, j'ai du une nouvelle fois admettre mon erreur, bien que je pense toujours que ces cons de randonneurs avaient paumés leurs skis.
Et on arrive enfin en haut au bout de quatre heures de marche. La vue est extraordinaire. On peut contempler un seul coup le Mont Fuji, des chaînes de montagnes légèrement embrumées, la ville dans la plaine et tout au loin la mer. Ce paysage se passe de mot.

On va se réchauffer un peu à l'intérieur de l'échoppe qui trône en ce sommet et j'ai le plaisir de boire un café bien chaud. Et la surprise est d'autant plus agréable que ce café est plus fort que ceux que j'ai coutume de boire au Japon, sans l'être autant qu'en France, car la plupart du temps quand on me sert un café au Japon j'ai envie de demander « est-ce que je pourrais avoir un peu de café dans cette eau marron ? ». Et pendant que nous avalons notre repas, un grand gaillard avec un énorme paquetage sur le dos déboule. Je le regarde attentivement enlever son sac. Il en sort un certain nombres de bouteilles et cannettes puis va les ranger derrière le comptoir et j'ai enfin la réponse à ma seconde question. Ils se tapent un aller-retour tous les jours en transportant toute la marchandise sur le dos. Incroyable ! Mais je n'ai pas fini d'être étonné par l'endurance japonaise.

En repartant on croise un dingue en petit short violet avec des cuisses de gorille alors que le sommet est couvert de neige et que moi je viens d'enfiler mon bonnet et ma capuche en frissonant. Taguchi profite d'une seconde pour lui demander combien de fois de suite il a grimpé la montagne. Trois fois ! Ce putain de malade a grimpé la montagne 3 fois ! Et il n'est qu'13h30. Nous, l'aller-retour nous prendra en tout 6h30 sans trop glander. Même en considérant qu'il ne lui faudrait que 3h30 pour faire l'aller-retour, et encore faudrait-il qu?il soit au moins Batman, cela voudrait dire qu'il a commencé la grimpette aux alentours de 3h du mat. Complètement cinglé! Mais je suis fasciné par son endurance que je ne parviendrais jamais à égaler. J'avais connu mes limites physiques en faisant une course de 25km dans les montagne d'Auvergne, et j'étais revenu avec une vieille casserole toute déglinguée en guise de corps. J'avais franchi la ligne d'arrivée, certes, mais telle une oeuvre de Picasso. Donc chapeau au dingue au short !
En redescendant je croise sur le côté une vieille femme d'environ 60 ou 70 ans en train de faire des étirements. Et malgré son âge avancé elle est d'une souplesse et d'une finesse digne d'une adolescente. Cette force vitale dans ce vieux corps est magnifique ! Mais je pense soudainement que je n'ai croisédurant toute cette promenade qu'une seule personne de mon âge. Toutes les autres avaient la quarantaine passée et la majorité était proche de la soixantaine. Au Japon les jeunes ne font pas de randonnées. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas le temps et qu'ils sont trop fatigués pour cela. C'est triste mais c'est vrai. Plusieurs de mes amis passent deux ou trois jours par semaines à dormir au bureau, et travaillent un week-end entier sur deux. L'appel du fauteuil ou du lit est plus fort que celui de la montagne.

Le dingue en short nous dépasse à nouveau. Taguchi lui demande s'il s'entraîne pour les jeux olympiques mais l'autre ne répond pas. Il à autre chose à foutre. Moi aussi d'ailleurs. Je me concentre pour avancer sans me casser la gueule. En plus comme j'ai pas mal couru cette semaine, j'ai les jambes bien fatiguées. Et pour parachever j'ai piqué les chaussures de montagne de mon beau-père. Et bien que j'ai des pieds plutôt petits pour un français, mon beau-père fait 1m65 les jours de grand soleil et je me sens comme une chinoise aux pieds comprimés. Comme on est tous un peu crevé, on passe la dernière heure à courir histoire de se reposer. Et enfin, après 2h30, on arrive à l'arrêt de bus.
Dans le bus personne ne moufte. On en a pris pour notre matricule mais c'était bon. En attendant le métro je tente une blague en disant qu'il faudra que j'aille m'acheter des nouveaux pieds demain, mais comme ils sont japonais et qu'ils prennent tout au premier degré, ils ne comprennent pas. Ils pensent que la fatigue a attaqué mon cerveau. J'explique donc la blague. Ils rigolent. Dix minutes plus tard, Taguchi me redemande confirmation de la blague pour être sûr qu'il a bien compris. Ah l'humour international à ses limites.

Dans le métro de retour, en face de nous il y a un jeune gars qui rit tout seul. Il regarde son portable, rit, se tortille les doigts. Il n'a pourtant rien d'un fou. Propre sur lui, bien coiffé, petites lunettes, certainement un cadre efficace. Mais le travail au Japon rend fou et je croise souvent des gens qui rient tout seul, ou au bord de craquer. Comme il a l'air un peu stricte et timide, je m'imagine qu'il a un rendez-vous pour ce soir, que c'est peut-être le premier de sa vie, et qu'il espère marquer le score d'une autre façon que dans le vide de sa solitude. Je suis sans doute enfoiré mais je m'en fous, je fais ce que je veux avec mon imagination.
Enfin de retour, mais il me faut encore archiver les photos et écrire cet article. Je meurs en cours de route et ne finirais que le lendemain. Les yeux fermés, je revois encore ce magnifique paysage, et j'ai l'étrange sensation de m'envoler et de le survoler encore et encore...
Toutes les photos de cette journée :
http://www.guillaumetauveron.com/Images/Photos/Voyage_Japon%202/Photos-voyage-Japon2-11F.htm
Et comme beaucoup semblent l'avoir apprécier je remettrais de temps en temps un lien direct vers la vidéo Nihon (nécessité real player):
http://www.guillaumetauveron.com/download/Nihon.rmvb