C’est le Jour J. Le début du tournage va commencer. Pour affronter cette journée je commence par prendre mon petit-déjeuner au premire-rang face au poisson de mes cauchemars. Mais comme Toda vient d’avancer le rendez-vous d’un quart d’heure, je n’ai même pas le temps de me soucier de ce branchidés ni de mon café que cette foutue serveuse ne m’a pas apporté, et je file faire mes derniers préparatifs.
Toda passe par sa clinique où il change son mini 4x4 pour un mini bus avec cinq de ses patients qu’il conduit en ville pour une journée de libre amusement. Entre temps, je vais boire un café dans une salle, échange un sourire avec une jolie infirmière, puis au moment où je pars, elle échange un « kakoi » (beau) discret sur mon compte avec un collègue mais que mes oreilles d’Elfes mégalos captent immédiatement. Que c’est bon d’être au Japon. La moindre des choses en retour est d’en profiter pour lui demander si je peux prendre une photo d’elle mais je n’ai pas le temps.
Au moment où je vais monter dans le mini bus la porte s’ouvre et un petit sexagénaire rigolard en sort et me serre la main en me répétant bonjour 10 fois, et tenant mon appendice à 5 branches pendant deux minutes. Il s’agit de Sone. Je l’avais rencontré la veille mais je ne savais pas que c’était un patient de Toda. J’en profite pour lui enseigner un ou deux autres mots de français et on monte dans le bus où il m’assaille de question sur
Les patients libérés, on retrouve Yoko et commence à tourner. Mais la scène que l’on souhaite faire nécessite un certain flux de personnes dans les rues et à 11H du matin, il n’y a pas grand monde. Malgré l’heure, on s’en va en quête d’un restaurant. Dans les escalators j’entends derrière moi une toux inhumaine qui sembla avoir été faites dans un porte-voix. Je regarde sur mon sac à dos s’il n’y a pas un poumon qui traîne mais l’autre a du le coincer derrière ses dents.

Après le repas, je marche, marche et marche dans les rues. Toda me suit et me filme de dos… Faut dire que j’ai bon dos. On me regarde bizarrement, plein de gens regardent la caméra en passant, donc évidement c’est inutilisable. Mais avec tout ce qu’on a pris comme vidéo on finira bien par trouver notre bonheur.
Après un bref strip-tease, je suis changé en tenue de sport car je me suis crée un personnage qui court faute de pouvoir canaliser sa frustration autrement. Et là c’est parti pour une multitude de scènes de course qui me trempe de sueur jusqu’aux os. Mais Yoko partage les mêmes scènes avec moi et je ne suis pas le seul à en baver en dehors de la caméra pour pas faire mauvais genre. Elle n’arrête pas de me surprendre. Ce petit bout de femme tout stoïque m’apprend qu’elle aime surtout les films d’horreur, les thrillers et tout ce qui est plutôt violent et sanguinolent. C’est un contraste particulièrement intéressant et qui correspond assez bien au personnage que je lui ai crée. Autre surprise, lors des scènes de course, alors qu’elle ne fait jamais de course, elle file comme le vent et je dois foutre un sacré coup de collier pour courir à sa hauteur puis pour la dépasser. On court ainsi durant près de trois heures, multipliant les prises et les lieux. Pendant ce temps le temps se la joue féminine, au départ très peu de nuage, puis tout d’un coup le ciel devient gris, suivit d’un vent à vous décoller la rétine et fini par de la neige. On part donc faire des scènes en sous-sol, on retourne à la surface, il fait beau, re-quelques brises, et en cinq minutes il neige à nouveau. Complètement gaga le temps au Japon !
Les scènes de la journée mise en boite, on dit à plus tard à Yoko, on récupère les patients et c’est reparti pour une heure de voiture. Je demande à Sone comment s’est passé le Pachinko. Il me dit qu’il y a joué 3 heures, et entre les pertes et les gains, il a finalement perdu 3000 yens. Je lui demande s’il se rappelle mon prénom, et il m’appelle « Galileo » ce qui évidement plonge l’ensemble du bus dans un grand fou rire. On discute beaucoup et il dit qu’il est heureux, qu’on est devenu ami. Je n’en pense pas moins et lui fait savoir. Puis il s’endort à nouveau et ronfle encore.
Quelques heures plus tard avec au passage un bon repas bien mérité, on repart filmé, retrouvant Yoko. Ce soir on filme une des scènes que j’aime le plus et que j’adorais me repasser dans ma tête en l’écrivant, et au vue des prises de ce soir c’est assez semblable à ce que j’espérais. Par contre il fait extrêmement froid et on essaie de ne pas trop traîner. Pendant que je réfléchis à mon jeu, je lève les cieux vers le ciel étoilé et aperçoit la grande ourse au-dessus de moi, semblable à celle que j’ai toujours contemplait du fin fond de mon Auvergne natale. Je me sens subitement moins dépaysé, moins étranger. Finalement je suis toujours au même endroit, avec moi-même sous un même ciel.
Les scènes de Yoko pour aujourd’hui sont finies, et une fois ramené chez elle je retourne à nouveau courir dans les rues nocturnes de Kyôto tandis qu’un étrange bonze me suit en voiture avec sa caméra pointée sur moi. Passé 22h, je commence à avoir vraiment froid, baignant dans ma sueur froide j’attends que l’on tourne la derrière scène. Toda choisit ce moment pour mater un peu les scènes de la journée et m’offre ainsi quinze minutes glacées en plus, que j’utilise néanmoins à profit, me rendant compte qu’en roi Dagobert hors de son royaume j’avais enfilé mon pantalon de sport à l’envers dans une sorte de levrette vestimentaire et me retrouve donc en slip en peine rue. « Non on ne tourne pas un porno gay » !
Tout est en boite pour aujourd’hui. Je suis exténué physiquement mais mon enthousiasme est encore trop fort pour que je puisse me coucher. Vivement demain !
Depuis hier je travaille avec Toda dans son hôpital psychiatrique sur la préparation du tournage, l’écriture du story-board et autres choses. Tous les patients sont forcément intrigués par le gaïjin malgré lui que je suis, certains viennent me parler immédiatement avec enthousiasme. D’autres perdent subitement leur sourire et ouvrent une bouche qui leur tombe jusqu’aux pieds avec des yeux de merlans frits. Mais le traumatisme passé, ils se montrent tout aussi communicatifs que les autres. J’avoue qu’il y en a deux ou trois où je ne comprends pas un traître mot de ce qu’ils disent, comme ce vieillard édenté au sourire figé sur son visage buriné qui me parlait avec véhémence mais où seul le mot « furansujin » (Français) fut audible. Toda me rassure, lui non plus il ne comprend pas. J’ai même droit à un cadeau par une patiente que j’avais déjà rencontré l’année dernière. Elle a confectionné elle-même un porte-clé pour moi et une broche à ramener pour ma femme. Depuis le début cela a toujours été elle, Yukachan, qui a été la plus chaleureuse et la plus ouverte de tous les patients. Donc forcément c’est avec elle que je suis le plus à l’aise. Il y a un gros rigolard que j’aime bien aussi, avec une carrure de sumo et un sourire poupin perpétuel et qui ronflait à en faire péter les vitres pendant que je me cassais la tête sur le planning de tournage plutôt chaotique. Au moins dans cet univers pas besoin de faire semblant de rien, et je ne m’y sens pas particulièrement mal à l’aise. Pour moi, tous les gens sont fous à un niveau plus ou moins élevés, et certaines habitudes quotidiennes d’aujourd’hui seront peut-être les folies de demain, tandis que d’autres sont d’ores et déjà celles d’hier.















Ainsi il est bien vue de parler de son conjoint en le rabaissant, du moins en rabaissant ses capacités. En France il y en a qui ne peuvent pas ouvrir la bouche sans vanter les mérites de leurs conjoints (trait particulièrement féminins qu’il faudra m’expliquer…) et au Japon cela serait des plus déplacés, presque inconcevable. En gros pour inviter quelqu’un à dîner, déjà excusez-vous de l’embarrasser à venir jusque chez vous, puis excusez-vous de votre maison moche, de vos enfants qui ne sont pas brillants, et de votre femme qui ne fait pas bien la cuisine si vous êtes un homme ou de votre mauvaise cuisine si vous êtes une femme, car soyons sérieux, on est au Japon, un homme ça ne cuisine pas ! Déjà quand un homme japonais sait enfiler ses chaussettes par lui-même c’est miraculeux... mais je reviendrais sur cet aspect dans un autre article. 