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Jeudi 13 avril 2006

  Ce matin dès le réveil je vais acheter le journal La Montagne. Je descends à l’épicerie au bas de chez moi, prend un exemplaire, l’ouvre et, stupéfaction, l’article est en deuxième page, avec une grande photo en couleur. J’en suis bouche bée. Je m’attendais à une brève chronique en noir et blanc perdue parmi d’autres articles mais là l’information est inévitable. La première chose que vont voir les lecteurs de ce journal en l’ouvrant ce matin seront ma gueule et celle de Christian, avec un minuscule Toda en arrière-plan. Persuadé que j’étais de trouver un petit article, je n’ai même pas regardé la une du journal, où se trouve un petit encadré résumant l’article. Cela je ne l’apprendrais que le soir même après avoir jeté le journal, hormis l’article nous concernant bien entendu…

  L’article parle plus de moi que de Toda malgré mes efforts pour préciser que c’était une totale collaboration à tous niveaux. Mais je comprends que c’est plus intéressant pour le lectorat Auvergnat que de mettre en avant l’un des leurs. D’ailleurs, lorsque j’étais à Fukui, ville natale de Toda, un journal de la région, le Fukui Shinbun (shinbun voulant dire journal) a également écrit un article sur le tournage de Sakura no kage et ils avaient parlé plus de Toda que de moi car c’était lui qu’ils avaient besoin de mettre en avant pour attirer l’attention. Donc la symétrie est parfaite ! Par contre sur toutes les photos qu’avait pris le journaliste après nous avoir interviewés, il en a choisit une où j’avais une gueule de terroriste. Pas la peine de se demander pourquoi je joue un tueur. Reste quand même que mon premier article a été publié dans un journal japonais, non français, et que cela représente pour moi une juste rétribution après tout ce temps à lier mon travail avec le Japon.

  Après cette courte digression vers le passé, comme d’autres vont s’acheter un croissant le matin, moi je prends ma voiture pour aller acheter un litre de faux sang. Il y a des gens comme ça qui ne savent pas avoir une vie ordinaire.

  Le Toda récupéré, on rentre à mon appartement pour y tourner de nombreuses scènes de vie quotidienne du personnage. A peine arrivé je reçois un coup de fil de Clermont-Première, la chaîne télé de la ville, qui après avoir lu l’article dans le journal souhaite faire un petit reportage. Comme les scènes d’aujourd’hui sont toutes prévues dans mon appartement et que le décor n’est pas particulièrement enthousiasmant, je donne rendez-vous pour le surlendemain où nous tournerons en ville. Une ou deux scènes tournées et le téléphone sonne à nouveau. Cette fois c’est Radio France Bleue qui souhaite nous interviewer. Même chose, je prends rendez-vous pour le surlendemain.

  Enfin arrive une des scènes clés du film. Dans cette scène je dois être torse nu. Cela fait deux mois que je me suis préparé pour cette scène. Comme je m’étais bêtement coincé le dos au mois de Décembre en voulant jouer à Hulk avec une porte de garage de plusieurs centaines de kilos qui refusait de s’ouvrir, j’avais été privé de sport pour un bon mois en même temps que les fêtes de fin d’année m’engraissait comme une oie. Durant mes deux mois au Japon, j’ai donc fait un régime, courut énormément, fait des pompes et des abdos presque tous les jours, parce qu’un tueur avec du bide ça ne fait pas bon genre. Et après ces deux mois de privation et de sueurs, on décide finalement que de me montrer de dos sera plus impactant… Sans commentaires !

  La journée d’aujourd’hui se finit tôt car nous avons une sortie de prévu. Il ne nous reste plus que quelques scènes à tourner maintenant. La fin approche à grand pas et j’espère que ce film en sera un pour nous.

par Guillaume Tauveron publié dans : Documentaire live
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Mercredi 12 avril 2006

  Le jour s’est levé il y a à peine quelques heures. Clermont-Ferrand est encore drapée de sa brume matinale. Dans les hauteurs à l’extérieur de la ville, je grignote un sandwich. Un homme à casquette et moustache au faciès purement français fait son footing. Il passe près de moi puis s’en va par un petit chemin. Je jette mon sandwich au sol, met mes gants en cuir et attend son retour. L’homme revient, courant à un bon rythme malgré son âge. De là où il est il ne peut pas me voir. Je me positionne soudainement devant lui. Il s’arrête, surpris. Ses yeux s’écarquillent lorsqu’il aperçoit le pistolet que je pointe vers lui. La seconde d’après il tombe à terre, touché au ventre. Je fais quelques pas autour du corps puis tire une seconde balle dans sa tête pour m’assurer qu’il ne se relèvera pas. Tranquillement, je fouille dans sa poche, trouve un portable, compose un numéro puis repose le cellulaire dans la main du macchabée sans attendre la réponse. Tout a été fait avec précision. Je peux maintenant partir…

  Et la scène est finie. J’aide le cadavre nommé Christian Eustache à se relever, tandis que Toda range la caméra. Nous sommes très contents de la scène. Ici la vue sur Clermont est imprenable et c’est bien pour ça qu’on l’a prit, et Christian a été vraiment parfait. Je ne l’ai véritablement rencontré que le matin même. Je l’avais choisit puis contacté grâce à des fiches que m’avait fait passer la Commission du Film d’Auvergne lorsque j’étais au Japon. Pour bien expliquer le rôle et ses tenants et aboutissant je n’ai eut que le court trajet entre mon appartement et le lieu de tournage.

  Ce matin trois « invités » assistent au tournage. Aurélie, journaliste pour le quotidien La montagne, Thierry Lindauer, photographe pour La Montagne , et Jean-Michel Geugnot, photographe pour le magazine Demain Clermont. Cela fait beaucoup de voyeurs pour un meurtre mais c’est plaisant de voir que ce projet de film est suffisamment intéressant pour attirer la presse. Tandis que l’on discute avec Toda de la scène où que je m’adonne à mon passe-temps favori, le meurtre de moustachu à casquette, nous sommes à notre tour mitraillé par les engins impressionnants des deux photographes, et ce malgré le froid quasi hivernal de ce matin d’Avril…

  Nous offrons le repas de midi à Christian comme seule rétribution pour son bon travail… Ah les joies du cinéma indépendant ! Christian est vraiment sympathique et passionné par le cinéma. Il me raconte comment il avait aidé le réalisateur des Choristes, lorsqu’il était venu tourner le dit film dans la région. Christian lui a déniché tout un tas de lieu et l’a aidé à de nombreux niveaux. Il a d’ailleurs joué deux rôles de figuration dans Les choristes, et il récemment joué dans Jacquou le Croquant. Avec des gens aussi passionnés et plaisant c’est un véritable plaisir de travailler et j’espère bien recommencer à l’avenir.

  L’après-midi est maintenant dédiée aux scènes « volées » dans Clermont-Ferrand. Nous ne disposons d’aucune autorisation de tournage et comme les flics sont plutôt du genre tatillon et portés sur la question con, on se fait aussi discret que possible. On se promène au hasard des rues avec Toda et quand on en trouve une qui nous plaît, on filme un bout puis on repart ni vu ni connu. Ce qui rend le jeu est d’autant plus amusant est que, Toda et moi jouant tous les deux dans ce film, on est tour à tour devant puis derrière la caméra, choisissant quelle rue ou quel lieu convient mieux à quel personnage.

  On fait ensuite un petit détour par la cathédrale de Clermont-Ferrand où l’on monte tout au sommet de la tour afin de prendre des vues d’ensemble de Clermont-Ferrand. Les escaliers en colimaçon grimpent sec et Toda doit s’arrêter quatre fois pour reprendre son souffle. Cela n’a rien à voir avec son âge car c’est quelqu’un de particulièrement énergique. La faute revient aux cigarettes qu’il fume à longueur de journée et dont je me passerais bien. J’avoue que c’est l’élément le plus désagréable de notre collaboration. J’ai constamment de la fumée dans le nez et en tant qu’ancien fumeur je ne le supporte d’autant pas… Mais enfin arrivés en haut de la cathédrale, la vue est sublime et cela me donne quelques idées pour mon prochain court-métrage que je compte dédier la sombre cathédrale de Clermont.

  Le temps passe vite et nous sommes déjà au soir. Au pied de la cathédrale nous attend François Papini, mon second meurtre de la journée. Comme pour Christian, je l’ai choisit via des fiches de figurants et c’est la première fois que je le rencontre. D’emblée il me demande si je lui conviens afin de ne pas me faire perdre mon temps si je n’aime pas sa bouille, mais moi elle me plaît particulièrement. Je fais la bourde de lui demander si ses origines sont italiennes et il me répond fièrement qu’il vient de l’île de Corsica. Je tente une blague « Pour un Corse ça tombe bien de jouer un rôle de mafieux ». C’est un pari risqué. Soit je le vexe et il s’en va, soit il se marre et ça crée une ambiance plus sympathique. Heureusement pour moi et ma grande gueule, il a le sens de l’humour et rigole beaucoup. Je traduis à Toda qui se met à rire fort également, et pour paraître con je me marre aussi. Les gens regardent étrangement ce trio hilare qui descend la rue.

  Une pizza enfournée et c’est parti pour la boucherie. Pour changer un peu, le crime de ce soir aura lieu au couteau. Toda met du scotch sur la lame afin qu’elle ne coupe pas véritablement la gorge de François, mais ni lui ni moi ne sommes rassurés. Heureusement, même après de nombreuses prises, la jugulaire François est intacte. Faut dire aussi que je me suis appliqué à passer la lame plus sur son nœud de cravate que sur sa gorge, de toute façon vu qu’il est de dos personne ne le verra.

  Quand je me couche enfin, j’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs journées en une seule.

par Guillaume Tauveron publié dans : Documentaire live
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Lundi 10 avril 2006

  Enfin une bonne nuit de sommeil. Heureusement parce qu’il me faut ensuite accompagner Toda et Yoko au marché aux puces où je m’y emmerde sérieusement et où ils chinent de façon très attentive et surtout très lente. Au bout de presque deux heures, Toda achète des peintures à un étalage et comme à son habitude, me demande de le filmer pendant qu’il côtoie d’autres français. Les sacs du vendeur s’envolent, je les ramasse gentiment et il remarque que je filme. Il s’énerve subitement, débite des propos incohérents, comme quoi il n’est pas intéressé, qu’il ne sait pas ce que je vais faire de cette vidéo. Je lui réponds que c’est pour faire un porno mais ça n’a pas l’air de le calmer et il part de plus belle. Je lui dis donc de « reprendre ses sacs à la con » et m’en vais avant que la démangeaison dans ma droite ne s’abatte sur sa tronche d’abruti. Toda me rejoint juste après. C’est la première fois qu’il me voit énervé et il est très étonné car je suis toujours bonne patte d’ordinaire, souriant et blaguant la plupart du temps. Mais faut pas toucher au grizzli !
  Et enfin on quitte Paris. Plus je viens dans la capitale et moins je la supporte. Je m’y ennuie sérieusement, je n’aime pas la gueule fermée et maniaco-dépressive de la plupart des gens et dont le regard étincelle de vide, l’air pue, il n’y a pas de vert, ça me fatigue, j’y étouffe physiquement et intellectuellement. Même si Paris est un lieu avec lequel je devrais forcément collaborer à l’avenir pour mon travail, je me refuse à y vivre, quitte à me galérer en train plus que de raisons. Pour garder mon intégrité d’ours des montagnes, je ne peux pas vivre dans cet enfer de béton.
  J’ai deux heures et demi de train jusqu’à Tours pour digérer ma colère du matin et ma frayeur du midi, car ma femme aimant m’offrir des surprises, s’est payée une crise d’anémie et a presque perdu connaissance. Mais au moins cela a animé les regards des gens dans le restaurant où la scène s’est passée.
 A la gare de Tours nous attend Lucie Jurvillier, la directrice du festival de cinéma asiatique de Tours. C’est une petite femme d’une cinquantaine d’année, très sympathique et partageant étonnamment un grand dynamisme avec une certaine timidité, ce qui n’est pas sans me rappeler Jean-Pierre Gimenez, le directeur du festival Asiexpo avec qui elle me semble partager les mêmes qualités. 
  Le lendemain a lieu la projection pour laquelle nous sommes invités. La salle, déjà pas très grande, est à peine remplie à moitié. C’est apparemment la faute aux manifestations et boycotts anti CPE, car d’ordinaire la plus grande partie de l’audience du festival est constituée par les étudiants, mais dans les conditions anarchiques de ces dernières semaines, impossible de faire de la pub auprès d’eux dans les facs, et beaucoup, n’habitant la  ville que pour leurs études, sont rentrés chez leurs parents en attendant de reprendre les cours. 
  Malgré tout la projection est lancée. Elle commence par mon court-métrage, Tenshi to Akuma, puis est suivie de Snow in Spring de Toda. Et lorsque la lumière se rallume il est l’heure pour un peu d’exhibition et d’auto-promotion. On traverse la salle sous bien peu d’applaudissements en raison du petit nombre de paires de mains, puis face aux quelques personnes restantes, beaucoup ayant quitté la salle dès la fin de la séance, dans une ambiance presque intime, commencent les questions. La plupart portent évidemment sur le film de Toda, puisqu’étant un long métrage et qu’il faut relativement pertinent. Mais quelques questions se tournent tout de même vers moi, et en bon promoteur je ne loupe pas l’occasion pour glisser quelques mots sur Sakura no Kage. C’est la deuxième fois en trois jours que je me retrouve avec un micro face à un public et j’avoue me sentir plus à l’aise que la première fois. Mais il le fait que Toda et ma femme, en tant qu’interprète, soient à côté de moi, enlève beaucoup du côté intimidant. 
  Et maintenant je tiens à avoir quelques mots sur l’hôtel où l’on a logé durant deux nuits. Au départ, le gérant, quinquagénaire bedonnant et peu bavard me semblait du type ours sympathique. Arrivé dans la chambre, il n’y a qu’une dose de shampoing et qu’une serviette pour deux, et malgré ma demande il me dit que ce n’est pas possible, car c’est la femme de ménage qui a la clé de la pièce où sont rangés ce genre de chose. Il me ment effrontément, car on ne va pas me faire croire qu’il n’a pas de double des clés et qui plus est, quand en grave pénurie de PQ je lui en ai demandé, il est parvenu à trouver ses propres clés… Le plus « drôle » reste à venir. Le premier matin, lors du petit-déjeuner, il n’a pas cessé de nous observer. Il s’agissait d’un buffet censé être à volonté mais voyant que nous avions mangé plusieurs croissants et pains au chocolat il n’a pas hésité à reprendre le plateau, à aller le cacher dans une pièce voisine, puis à les distribuer au compte goutte aux clients suivants. Et le lendemain, pas de plateau remplit de croissants. Il nous en a donné un chacun. Pas plus. Qui plus est, ayant vu la veille que nous avions bu beaucoup de jus d’orange sans toucher au jus de pamplemousse, ce matin il n’a servit que du jus de pamplemousse. Pour les  trois japonais qui m’accompagnent son avarice et l’illogisme de son attitude est incompréhensible. En économisant quelques centimes, il perd quatre clients qui ne reviendront assurément pas dans son hôtel d’une part mais qui risque aussi de lui faire une mauvaise publicité. Je ne dirais pas son nom car ce serait mesquin, mais en tout cas je vous déconseille l’hôtel ROISNY !
  Et c’est donc en ce matin du 10 Avril que Yoko repart pour l’Angleterre, l’estomac retourné à l’idée des mauvais petits plats anglais qu’elle n’a cessé de critiquer durant tout le séjour, et que nous, nous partons pour Clermont-Ferrand où nous attend la fin du tournage.

par Guillaume Tauveron publié dans : Documentaire live
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Vendredi 7 avril 2006

  Planning serré, emploi du temps chargé, panne d'internet... Les raisons qui m'ont empêché d'écrire le blog jusqu'ici ne manquent pas. Mais je m'excuse quand même de ne pas avoir écrit durant près de deux semaines...
  Voici donc un premier résumé des trois premiers jours depuis mon retour du Japon le 4 Avril. Le reste viendra très bientôt...

  Métro, train, avion. La nourriture est moins dégueulasse qu’à l’aller mais pour cause de grèves anti-cpe notre correspondance entre Milan et Paris se prend une heure de retard dans le programme sans un mot d’excuse de qui que ce soit. Après les déblatérations d’un chauffeur de taxi sur le CPE, les jeunes et le monde, nous arrivons enfin chez une amie qui nous loge. Il est 1h du matin et à nouveau 24 heures nous séparent du moment de notre départ. Bien qu’ayant été un peu triste de quitter le Japon, je suis très enthousiasmé en retrouvant la France car de nombreuses nouvelles aventures m’y attendent.   Comme si nous n’en avions pas eut assez, on retourne dès le lendemain à l’aéroport Charles de Gaulle. L’ami Toda arrive, un chapeau de pêcheur Lacoste sur le crâne. Je suis en France mais finalement je continue à parler principalement en japonais. Les retrouvailles sont brèves car chacun a du décalage horaire plein les pattes.

   La nuit porte peu de sommeil pour cause d’horloge interne schizophrène, puis dès le matin on embarque dans le train direction Orléans. Valises lourdées à l’accueil de l’hôtel, on se lance à la recherche d’un restaurant dans cette ville blanche aux multiples représentations de Jeanne la pucelle. Le restaurant une fois choisi et après ¾  d’attente, on nous apprend finalement qu’il y a un problème avec les plats du jour que l’on a commandé. Le problème c’est qu’il y en a plus. On rechange donc entièrement la commande et après une brève attente et une autre heure d’attente, on a enfin droit à notre plat à moitié froid et le vin offert dans le menu est oublié. Je pars râler et obtient trois cafés gratos. C’est pas grand-chose mais c’est toujours ça de pris. En attendant Toda se marre car c’est typiquement français et ça lui plaît.    

 

 

 On se promène dans la ville, visitant la cathédrale qu’il faut avouer très belle, puis par hasard on passe devant une armurerie dont la vitrine attire le regard de Toda. On a besoin d’un autre pistolet pour notre film et celui que voit Toda lui plait particulièrement. Le vendeur nous met en garde sur les balles à blanc qui sont fortes, mais cause toujours Emile, on a l’habitude des pistolets à blanc. 
  Toda est tout heureux de son achat et se dépêche de rentrer à l’hôtel pour tester l’engin. Une fois dans sa chambre et le flingue chargé, je me bouche quand même les oreilles au cas où mais Toda tout à son innocence ne prend aucune mesures préventives, lève le pistolet et tire. Pour ce qui est du bruit je ne peux juger que par Toda dont les oreilles ont sifflé pendant heures car j’avais suffisamment protégé les miennes, mais la flamme qui en est sorti faisait largement dix centimètres et n’avait rien à voir avec la petite fumée qui sortait des pistolets utilisés au Japon. Toda est aussi effaré qu’extrêmement content. Je suis mort de rire en voyant cette joie infantile sur ce visage âgé et la plupart du temps si sérieux. 
  Mais il est maintenant temps de se rendre au festival de courts-métrages d’Orléans où un de mes scenarii a été sélectionné avec neuf autres pour la finale du concours de scénario. L’intérêt principal de la soirée est qu’une troupe de théâtre amateur a mis en scène les scénarii et les jouent devant le public. Le mien est joué en dernier. Le titre est « ça me tape sur les bambous » et raconte l’antagonisme entre Bernard Lavilliers et Philip Lavil... C’est forcément une comédie absurde et les gens dans la salle se marrent beaucoup. Vu que je ne gagne pas de prix c’est déjà une très bonne récompense. La déception n’est pas au rendez-vous puisque je dois m’habituer à ce genre d’évènements et que je me doutais que mon scénario ne ferait pas l’unanimité. 
  Après quelques heures d’un sommeil encore non-réparateur, je retrouve un Toda tout enthousiaste car il a décidé d’aller acheter un autre modèle de pistolet avant de reprendre le train pour Paris. L’arme achetée et le Toda enjouée, une heure de train s’écoule avant qu’on ne retrouve Yoko, non pas celle qui a joué avec moi dans le film, mais une autre Yoko, amie de Toda, et vivant en Angleterre. 
  Quelques rames de métros après et 130 marches vers les entrailles de la terre, les squelettes nous entourent de toute part. En tant que créateur de Skeleton Films Toda est plus que heureux de se retrouver dans les catacombes, et je dois avouer que c’est assez fantastique. Comme Toda porte toujours sa caméra avec lui, on en profite pour tourner quelques plans dans les couloirs emplis d’os impersonnels. La caméra une fois rangée je me laisse aller à penser. Tous ces crânes ont appartenus à des gens qui possédaient de leur temps des rêves, des sentiments, des gens auxquels ils tenaient. Des milliers de vies oubliées pour l’éternité m’entourent. Finalement entre ces catacombes et le monde du dessus il n’y a pas beaucoup de différence, si ce n’est qu’ici dans ces profondeurs mortuaires il n’y a pas de place pour l’hypocrisie. Chacun vit dans son propre couloir obscur, aujourd’hui vivant grâce aux morts du passé et bientôt appelé à faire partie du grand rien du tout. 
  Revenu à la surface et à des idées plus optimistes, on se fait quand même attaquer par un adorable mort-vivant poilu dans un café. Je ne connais pas son prénom mais je sais qu’elle est née au Vietnam et y a vécu jusqu’à l’âge de six ans. Mais c’était il y a bien longtemps. Aujourd’hui elle a 91 ans, une barbe impressionnante pour son sexe (que l’on ne se méprenne pas sur cette phrase…), la peau sur les os et les yeux enfoncés dans les orbites, mais elle est toute mignonne dans son costume de petit chaperon rouge. Une autre dame, moins âgée mais en ayant quand même pris pour son grade, l’accompagne jusque dans la monochromie des couleurs puisque celle-ci est habillée toute en bleue. Elle me dit qu’elle trouve que Toda est très beau et qu’elle envisagerait bien de se marier avec lui. Je traduis ça à Toda qui rigole beaucoup. Après m’avoir appris une dixième fois qu’elle est née au Vietnam, la nostalgie dans sa voix toujours aussi intense, le petit chaperon vermeil s’en va avec son chaperon bleu.  

  Histoire de rester dans le même thème, on va au Cimetière Montparnasse où un panneau très avenant m’apprend qu’ici est enterré Serge Gainsbourg. On passe une bonne demi-heure a chercher Serge, et on a beau l’appeler il ne répond pas. Au moment où l’on va rentrer broucouille (ou bredouille comme on dit en dehors du Bouchonois) un vieil anglais que j’avais accosté  pour m’aider à trouver la tombe de Gainsbourg et qui n’avait su m’aider, surgit d’on ne sait où, triomphateur, et nous guide jusqu’à la tombe de Serge. Parmi toutes les fleurs se trouvent un chou et un paquet de gitane. Toda y laisse un paquet de cigarette en souvenir.  

  Et là soudain miracle ! Non Serge ne s’est pas réincarnée dans le chou, mais à quelques mètres de là se trouvent deux sakuras en fleurs surplombant des tombes. Toda et moi n’osons y croire. Notre film s’appelle Sakura no Kage, on y traite de mort et de solitude, et surtout on y mélange culture française et japonaise. Et dans un cimetierre français se trouve deux magnifiques cerisiers. C’est tellement parfait qu’à l’écran cela semblera peut-être faux. Toda sort sa caméra et son trépied télescopique, moi je rentre aussi subitement que possible dans la peau de Pierre, et on tourne quelques scènes parmi les tombes tandis que les pétales de sakuras s’envolent autour de nous. Le détail comique est que le vent s’est tu pendant un moment, et que Toda s’est mis à secouer l’arbre comme un gorille pour que les pétales en tombe avant de courir derrière sa caméra. Du coup la prise est foirée parce que je me marre mais la suivante je parviens à oublier le gorille chauve pour me concentrer sur mon rôle. Les scènes dans la boite on est particulièrement heureux de cette trouvaille inopinée. Serge si tu as l’ADCELESTE et que tu me lis, merci du coup de main !  

par Guillaume Tauveron publié dans : Documentaire live
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Lundi 3 avril 2006

  Dernier jour au Japon. Demain, si la gigantesque manifestation qui se prépare n’empêche pas mon avion d’arriver, je serais de retour en France. Tant de sentiments multiples et intenses durant ce séjour que je me mets à trembler en y repensant. Le sol et les maisons voisines en tremblent par la même occasion. Bon d’accord, j’avoue, il s’agit d’un tremblement de terre de faible magnitude, mais il ne fait que susciter d’autant plus de souvenirs car le jour même de mon arrivée il y a de cela deux mois, il y avait eut un tremblement de terre de même amplitude. Je pensais que dans la grande mise en scène dans la vie, ces deux tremblements de terre étaient là pour ouvrir et refermer la parenthèse de ce séjour, mais une bien plus belle façon de fermer la boucle m’a été offert à ma plus grande surprise. 

  Je dois donc revenir 63 jours en arrière. Je ne suis pas encore au Japon, mais je suis à Paris, chez une amie, Sophie. Cette Auvergnate qui se la joue Parigote prend des cours de chant car il faut l’avouer, elle a une sacrée belle voix. Son professeur lui a appris récemment une chanson en japonais qu’elle me chante, et dont le titre est : Sakura. La chanson est très belle mais l’air me dit quelque chose… Surgit de ma mémoire d’ancien téléphile la publicité d’Obao que je cherche tant bien que mal à repousser. Non je ne veux pas que cette belle chanson soit assimilée à une putain de pub pour un savon (même si les corps dénudés de cette publicité ont beaucoup joué dans l’érotisme de mon enfance). Je me concentre donc pour écouter cette chanson mais Sophie ne la connaît pas entièrement et le temps ne suffit pas à enterrer cette pub… 

  Le temps défile : Arrivée au Japon, retrouvaille avec m belle-famille, avec mes amis, je cours plus de raison, multiplie les photos, écris, écris, écris, je pars pour Kyôto puis Fukui, je suis réalisateur, acteur, puis monteur, avant que le rythme ralentisse et ne me ramène à Tôkyô où je me remets à écrire, à courir et à voir mes amis, puis nous sommes le 3 Avril. Ma belle belle-maman, que nous nommerons intimement Miwako, me fait part que sa meilleure-amie va venir d’ici une heure pour nous offrir un souvenir avant de repartir en vacances. Nos deux valises font déjà près de 60 kilogs, et je ne sais pas s’il y aura de la place pour son cadeau car je ne sais pas ce que c’est. 

  L’amie en question se nomme Madame Matsukado et je suis devenu ami avec elle lors de nombreuses rencontres, ainsi qu’avec l’un de ses fils, Yohei, qui est l’acteur le plus talentueux que je connaisse et dont je n’avais pas vu un tel charisme et une telle aura depuis Toshiro Mifune. On attend depuis longtemps avec impatience de pouvoir travailler ensemble mais les éléments ne nous l’ont pas permis pour le moment… Ce sera pour une prochaine histoire… En attendant Madame Matsukado est arrivé. Je descends dans le salon. Malgré ses presque 60 ans, c’est encore une très belle femme au corps raffiné et je suis toujours ravi de voir une jolie femme. Elle me parle de la saison des sakuras qui arrive à sa fin et fait allusion à son cadeau. Par terre derrière elle, se trouve un énorme objet tout en longueur couvert d’une housse que je n’avais pas remarqué. Une idée passe très vite dans ma tête mais je n’ai pas le temps de la saisir. Madame Matsukado me demande si je connais la chanson traditionnelle en l’honneur des sakuras. Je réponds sincèrement non, car j’ai complètement oublié Sophie ainsi que la France. Les deux beautés pré-sexagénaires échangent un regard puis se mettent à chanter. Je prends ma première baffe. Quelle grâce chez ces deux femmes, dans leur voix et dans cette chanson. Je souris pour ne pas pleurer, car il y a tant de beauté et de délicatesse dans ce chant comme dans ces deux femmes qu’il n’y a pas plus de mots pour l’exprimer. 

  Puis une fois la chanson finie, Mme Matsukado s’en va déshabiller le superbe koto qu’elle a apporté. Le koto est un instrument à cordes entre deux et trois mètres de longueur, et dont les sonorités sont utilisées dès que l’on présente quoi que ce soit en rapport avec le Japon (même un putain de savon…). C’est la première fois que j’en vois un d’aussi près. Je la regarde l’accorder sans perdre la moindre miette de sa préparation. Elle chausse sur trois de ses doigts ce qui pourrait correspondre à des sortes de médiators montés sur bague. Elle se met à jouer et je prends ma seconde baffe. Je suis hypnotisé par ses doigts glissant sur les cordes et par la mélodie qui me transperce d’une heureuse mélancolie. J’ai mon appareil-photo avec moi mais je suis incapable de prendre la moindre photo. Tout d’abord parce que je ne veux pas sortir de la transe dans laquelle je suis rentré, mais aussi par respect pour qui elle qui me donne tant et parce que je le dois de le recevoir en me fondant intégralement dans sa musique (alors pourquoi y a-t-il des photos sur ce blog ?... je vous laisse résoudre la devinette) Aucun autre cadeau n’aurait pu être plus précieux que ce qu’elle m’offre en ce moment, et je pourrais l’emporter où que ce soit avec moi. Et me rendant-compte qui plus est de la magnifique façon dont s’achève cette parenthèse japonaise j’en suis ému à un degré inexplicable. Je ne sais pas ce que vaut le fond du film de ma vie, mais la forme est souvent très belle et si bien pensée que je finirais presque par croire vivre mon propre Truman Show. Sans doute est-ce parce que je suis constamment à la recherche de ce genre de détails que je les remarque, et certainement n’y a-t-il aucun sens ni volonté derrière ces simples hasards, mais la seule chose importante est qu’ils rendent ma vie plus belle et plus poétique jusque dans le simple quotidien. 

  Le morceau s’achève. Je ne sais même pas quoi dire pour la remercie et pour exprimer ma gratitude. Car elle est parvenue à concevoir quel cadeau me serait le plus précieux alors que l’on ne se connaît pourtant que très peu. J’ai beau dire merci, que c’était superbe et que j’étais ému, elle ne saura sans doute jamais à quel point.

par Guillaume Tauveron publié dans : Documentaire live
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